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Nutrition et prévention : Actualités scientifiques La pertinence nutritionnelle des logos remise en cause par l’Anses

La pertinence nutritionnelle des logos remise en cause par l’Anses

C’est ce que l’on pourrait penser à la lecture du rapport de l’Anses sur la pertinence des systèmes d’information nutritionnelle (SIN). Son analyse de cinq SIN — le 5 C, le SENS, le Health Star Rating, le Nutri-repère et le Nutri-couleurs — conclut qu’en l’état actuel des connaissances, leur pertinence nutritionnelle dans une perspective de santé publique n’est pas démontrée. Une conclusion qui arrive dans un contexte particulier : l’attente des résultats de l’évaluation en conditions de vie réelle (60 magasins) de 4 systèmes d’étiquetage nutritionnel simplifié et le débat médiatique très vif qu’elle a suscité.

Si l’expertise de l’Anses est si catégorique, c’est parce qu’elle est partie des attentes du Haut conseil de santé publique, pour lequel « l’objectif principal de la mise en place d’un système d’information nutritionnelle est d’intervenir sur les déterminants de la santé dont l’amélioration des consommations alimentaires est l’un des fondamentaux ». L’impact attendu de l’étiquetage nutritionnel va donc bien au-delà sur les caractéristiques nutritionnelles des produits. Il doit permettre au consommateur « d’intégrer ces informations afin d’améliorer ses comportements alimentaires de manière durable » et ainsi « réduire l’incidence des pathologies nutritionnelles — surpoids, obésité, désordres métaboliques, maladies cardiovasculaires et certains cancers — dans l’ensemble de la population, par l’intermédiaire de leurs effets sur les choix alimentaires ».

De bien grandes attentes pour de simples visuels ! Qui donc attendait de ces simples logos, et surtout de l’un d’entre eux, qu’ils soient la mesure phare d’une politique nutritionnelle cohérente ? Les médias stimulés par une campagne bien orchestrée, évidemment. Peut-être aussi ceux qui n’ont pas totalement intégré la complexité des comportements alimentaires.

Pour évaluer la pertinence des 5 systèmes d’information nutritionnelle (SIN) examinés, l’Anses a procédé en deux temps : (1) l’analyse du paramétrage des variables sur lesquelles ils reposent et (2) l’évaluation de leur capacité à orienter le comportement du consommateur au regard des enjeux de santé publique précédemment cités.

Les 5 SIN étaient de nature différente : descriptif (Nutri-repère), interprétatif (5 C, SENS), hybride (Nutri-couleur) et dual (Health Star Rating). Des tableaux montrent clairement les insuffisances relatives de chacun. L’analyse de leur pertinence à décrire la qualité d’un aliment n’a donc été réalisée qu’à leur seule échelle commune, celle des nutriments et de l’énergie. Partant de l’objectif final, c’est-à-dire réduire l’incidence des pathologies nutritionnelles, l’Anses a estimé qu’un SIN ne peut se limiter à prendre en compte les seuls nutriments majeurs mais s’attacher à intégrer aussi les nutriments sur lesquels il existe une insuffisance d’apport ou un risque d’excès. Ce qui signifie que lorsqu’on se limite aux nutriments qui concernent une grande majorité des sous-groupes de population, un SIN doit considérer : l’énergie, la vitamine D, les acides gras α-linolénique (ALA), eicosapentaénoïque (EPA) et docosahexaénoïque (DHA), les fibres, le sodium, les acides gras saturés athérogènes (laurique, myristique, palmitique) et les sucres. Or, ce n’est, selon l’Anses le cas d’aucun SIN examiné. Quant aux valeurs de discrimination qui permettent à chacun des SIN de transformer le score global de l’aliment en catégories (couleur, nombre d’étoiles. . .), elles ne semblent pas reposer sur des indicateurs de santé.

Au sujet de l’évaluation de leur capacité à orienter le comportement du consommateur, le peu d’études scientifiques disponibles indiquent que les SIN descriptifs sont perçus comme plus « crédibles » que les formats interprétatifs et qu’en situation d’achat, où le temps de décision est limité, les consommateurs ont, en général, une meilleure lecture et compréhension des SIN hybrides et interprétatifs. Pour autant, aucun consensus n’apparaît concernant leurs effets sur les choix, les intentions et l’acte d’achat, qui sont les éléments déterminants pour juger des effets d’un SIN.

Au final, les effets d’un SIN dépendent d’un tel nombre de facteurs (caractéristiques des SIN, caractéristiques individuelles du consommateur, contexte de consommation, motivation, capacité et opportunité de lire l’étiquetage. . .), que l’Anses identifie plus de limites à leur utilisation, voire des effets contraires à ceux attendus (exclusion d’aliments, encouragement des choix hédoniques, compensations, surconsommation par effet de déculpabilisant...), que de bénéfices sur les déterminants de santé. Pour les experts de l’Anses les SIN ne sont pas paramétrés de façon adéquate pour permettre la réduction de l’incidence des pathologies visées puisqu’ils ne permettent pas au consommateur, selon sa catégorie, d’adapter ses apports énergétiques, de combler un déficit en nutriment ou d’éviter un excès. De plus, les SIN se limitent à l’échelle de l’aliment isolé sans projection au sein du régime alimentaire global, ni du contexte de consommation (taille des portions, fréquence de consommation, aliments associés...). Or, les caractéristiques nutritionnelles d’un aliment n’ont de sens qu’au regard de leur contribution effective à l’équilibre nutritionnel. Sans compter que rien ne garantit que l’élaboration d’une alimentation ordonnée en fonction des SIN des aliments conduise à un régime alimentaire correspondant aux repères de consommation sur lesquelles les stratégies publiques d’information et d’éducation nutritionnelle reposent.

L’Anses estime même que la démarche des SIN s’oppose à la complexité fondamentale des relations entre l’alimentation et la santé, qui nécessite que l’on s’intéresse à la fois au régime alimentaire, aux aliments consommés, aux apports en nutriments et autres substances et à l’exposition aux contaminants. La pertinence des SIN en tant qu’outil d’orientation des comportements n’est donc pas avérée au regard de la multiplicité des déterminants des choix des consommateurs. Quant à l’un des effets secondaires des SIN, comme l’encouragement à la reformulation par les industriels des produits vers une classe plus « favorable », l’Agence doute de son impact nutritionnel.

L’expertise de l’Anses conclut qu’il serait préférable d’inclure de l’information nutritionnelle dans les repères de consommation alimentaire, adaptés aux besoins des différentes catégories de population. Elle recommande aussi la mise en œuvre de mesures plus efficaces, dont des mesures réglementaires, sur les couples stratégiques nutriments, vecteurs ou relatives à la publicité, notamment à destination des enfants.

Les Cahiers, qui depuis deux ans n’ont cessé de défendre cette position, ne peuvent que saluer les prises de positions de l’Anses, leur bon sens, l’intelligence de ce qu’est la complexité d’une alimentation saine et le courage d’une institution publique indépendante dont ce rapport prend à revers l’attachement de certains à des idées simplistes malheureusement trop souvent répandues.

De quoi doucher les fortes attentes, tant du gouvernement que des associations de consommateurs ? L’objectif de l’Anses est semble-t-il davantage de leur rappeler les limites de ces systèmes et la nécessité de les accompagner d’actions d’éducation, d’information et d’encadrement réglementaire.

Certains penseront sans doute que les jugements portés par l’Anses sur les SIN disponibles plus tôt auraient rendu inutile leur évaluation en conditions réelles et que les sommes engagées dans cette vaste étude n’auront été finalement qu’un gaspillage inutile dont on aurait pu se dispenser. Rappelons que ce travail d’importance, une première dont le Fonds français alimentation et santé a assuré la réalisation à la demande de la ministre des Affaires Sociales, a essentiellement pour but de savoir si la présence d’un logo est susceptible de modifier les comportements d’achats ; si oui dans quel sens ; lequel d’entre eux est le plus efficace ; si possible pour quel type de consommateurs... On est suffisamment ignorant des moyens nécessaires à ces modifications pour justifier l’étude. Il est vraisemblable que les résultats seront disponibles au moment de la parution de ce numéro des Cahiers. Il est possible que des effets positifs émergent.

Systèmes d’information nutritionnelle : un niveau de preuve insuffisant pour démontrer leur pertinence au regard des enjeux de santé publique. 14 février 2017.

www.anses.fr.

C. Costa, B. Guy-Grand, Cahiers de nutrition et de diététique, 2017, 52, p 1, © Société Française de Nutrition / Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés

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