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Nutrition et prévention : Actualités scientifiques Le business de la nutrigénomique dans les pays anglo saxons

Le business de la nutrigénomique dans les pays anglo saxons

L’analyse personnalisée du génome est un marché en pleine expansion. D’abord focalisée sur la détermination de quelques gènes marqueurs de risque, notamment de cancer, l’offre s’étend désormais au domaine de la nutrition au sens large. Les progrès réalisés dans le séquençage ont permis de faire baisser le prix du séquençage complet du génome d’un individu de 100 millions de $ en 2001, à 10 millions de $ en 2006 et environ 1 000 $ aujourd’hui (1). Illumina, une startup spécialisée dans le séquençage, a annoncé début 2017 un test pour environ 100$ “pour bientôt”(2).

Les offres commerciales grand public proposent une analyse partielle du génome et s’intéressent aux ancêtres, aux facteurs de risque de maladie ou à la réponse aux médicaments. Les prix vont de quelques dizaines de dollars à plusieurs centaines, pour l’analyse d’un échantillon de salive et 3 semaines d’attente avant d’avoir les résultats.

Les offres concernant la nutrition commencent à voir le jour, et ciblent particulièrement deux types de population : les personnes souhaitant perdre du poids et les sportifs qui veulent optimiser leur hygiène de vie pour de meilleures performances. Les gènes analysés sont censés donner des informations sur la capacité de l’organisme à développer les muscles, brûler la graisse ou améliorer les performances. Le Tableau 1 récapitule les gènes analysés par une entreprise anglaise, Fitnessgenes, et les fonctions qu’ils “contrôlent” selon la société.

 

ACE Endurance
ACTN3 vitesse
ACVR1B Force musculaire
ADRB2_1, ADRB2_2 Adrenaline - lié à l’obésité et à l’efficacité des régimes
AGT Régulation de la pression artérielle - impact sur la force / puissance musculaire
AKT1 Réponse à l’effort aérobie
AMPD1 Production d’énergie
APOA2 Réponse à l’apport d’acides gras saturés
APOA5 Niveaux sanguins de triglycérides
BDKRB2 Fonction vasculaire
CKM Energie musculaire
CLOCK Cycle du sommeil
CNTF Activité nerveuse
CYP1A2 Métabolisme de la caféine
ESR1 Niveaux de testostérone
FOLATE Gènes qui impactent les niveaux d’homocystéine
FTO Gène de l’appétit
HERC2 Couleur des yeux
HIF1A Réponse à un faible niveau d’oxygène
IGF1 Croissance / développement régulier
IGF1_2 Croissance / développement normal
IGFBP3 Régulation de la croissance / développement
IL15RA Volume musculaire
IL6 Inflammation et récupération
IL6R Régulation de l’activité de l’IL6
LCT Tolérance au lactose
MCT1 Fatigue
MSTN Hypertrophie
MSTNRARE Taille et puissance musculaire inhabituels
NOS3 Circulation sanguine
PGC1A Capacité aérobique
PPARA Combustion des graisses
PPARG Transformation des graisses et des glucides
SHBG1, SHBG2, autres Niveaux de testostérone
UCP2, UCP3 Métabolisme
VEGFA  Formation des vaisseaux sanguins
VDR Transformation / activation de la vitamine D
UCP1 Métabolisme

Tableau 1 : liste des gènes analysés par l’entreprise Fitnessgenes

Sur le site internet les fonctions des gènes sont explicités davantage. Par exemple, voici un extrait de l’information donnée sur le gène AKT1 :

  • Le gène AKT1 code une enzyme impliquée dans la construction des muscles et dans le métabolisme. Certain d’entres nous portent une version particulière de ce gène liée à des facteurs métaboliques impliqués dans la récupération, ainsi qu’à la VO2 max en réponse à un exercice aérobique. Les résultats de votre FitnessGenes indiquent quelle version de ce gène vous portez.
  • Le gène AKT1 contribue à l’expression de l’enzyme AKT1 (aussi connue sous le nom de PKB-α),une importante molécule impliquée dans la régulation de nombreux processus incluant la croissance musculaire et le métabolisme. On pense qu’elle est un médiateur de la fonction insulinique et augmente l’absorption du glucose par le muscle, les cellules graisseuses et les cellules hépatiques, entre autres. Une version particulière de ce gène est soupçonnée d’influer sur nos processus métaboliques de bases et en réponse à l’effort.
  • Des expériences ont montré qu’une augmentation de l’expression du gène AKT1 avait un effet anabolique (croissance) sur le muscle et l’os, et qu’une diminution de l’expression de ce gène avait un effet catabolique (dégradation) sur les graisses.

FitnessGenes propose des formules qui vont de l’analyse simple (199$ - 187€) à un programme de coaching sur 20 semaines pour “construire du muscle” à 449$ (423€), incluant l’analyse génétique. D’autres entreprises proposent l’analyse du génome couplée à des conseils personnalisés en fonction de l’attente des clients : Nutrigénomix, une entreprise de l’Ontario, promet l’analyse de 45 gènes liés à la santé (Personalized Nutrition) ou au sport (Optimize Performance), mais travaille via les professionnels de santé qui fixent les prix de leur accompagnement. DNAFit, basée à Londres, propose l’analyse de 23 gènes, et les formules vont de 99£ (120€) pour les informations liées à l’alimentation uniquement, à 249£ (294€) pour les informations liées à l’alimentation et à l’activité physique.

Si le marché grand public semble encore très immature, il fait beaucoup parler de lui. Les témoignages d’utilisateurs se multiplient sur internet et l’engouement des médias ne se dément pas (3), (4), en tout cas dans les pays anglo-saxons. En 2013, la FDA a interdit à l’entreprise 23&Me de commercialiser ses tests et les résultats liés à la santé, ce qui a mis un frein temporaire à l’expansion de ce marché, mais en 2015 l’entreprise a repris cette activité et, comme nous avons pu le voir, d’autres également.

En France, le Comité Consultatif National d'Éthique s’est penché sur cette question dès 1991 (5). Les recommandations qui en ont résulté indiquent notamment que “le prélèvement doit demeurer un acte médical et ne relever que d’une indication médicalement reconnue”, “la communication des résultats dans le cadre d’un diagnostic médical devra se faire par l'intermédiaire d’un médecin pouvant donner toute l'information sur leur signification”.

En 2016, un nouvel avis du CCNE vient compléter ces recommandations, en insistant sur la faiblesse du lien entre la présence des gènes et la réalité d’une caractéristique : le génotype n’est pas le phénotype, et l’influence de l’épigénétique, du microbiote intestinal et d’autres facteurs extérieurs sur le métabolisme ont été très largement discutés dans les Cahiers de Nutrition et de Diététique.

La législation française actuelle, basée sur les lois relatives à la bioéthique de 1994, ne permet pas à ce marché de se développer sur le sol français : les tests génétiques sont limités aux seules fins médicales et de recherche scientifique. Néanmoins, il est très facile de passer par une entreprise américaine ou britannique pour réaliser les tests, sous réserve de lire l’anglais. Le marché anglo saxon se développe ainsi très fortement, dans un cadre juridique beaucoup plus permissif, et les bases de données accumulées par certaines entreprises américaines laissent rêveur sur les possibilités de calculs de corrélations entre génotype et métabolisme. Si l’on peut espérer une amélioration rapide des connaissances dans ce domaine, on peut craindre le développement de services qui n’auront que peu de fondements scientifiques dans les recommandations apportées aux consommateurs sur leur alimentation et leur mode de vie, et surtout qui ne respecteront pas leurs droits fondamentaux notamment en termes de confidentialité des données et de droit à la vie privée. 

  1. Wetterstrand KA. DNA Sequencing Costs: Data from the NHGRI Genome Sequencing Program (GSP) Consultable sur : www.genome.gov/sequencingcostsdata. Date de consultation avril 2017.
  2. https://www.statnews.com/2017/01/09/illumina-ushering-in-the-100-genome/. Date de consultation avril 2017.
  3. The Guardian, 2013, What happened when I had my genome sequenced https://www.theguardian.com/science/2013/jun/08/genome-sequenced
  4. Self, 2016, I used DNA Testing to personalize my workouts and here’s what happened http://www.self.com/story/i-tried-dna-testing-for-fitness-and-weight-management
  5. Comité consultatif national d’éthique, 1991, Avis sur l’application des tests génétiques aux études individuelles, études familiales et études de population, http://www.ccne-ethique.fr/fr/publications/avis-sur-lapplication-des-tests-genetiques-aux-etudes-individuelles-etudes-familiales#.VSfAnfC8rh1 Date de consultation avril 2017
  6. Les tests génétiques, INSERM, http://www.inserm.fr/thematiques/genetique-genomique-et-bioinformatique/dossiers-d-information/les-tests-genetiques

G. Challamel, Cahiers de nutrition et de diététique, 2017, 52, p 116, © Société Française de Nutrition / Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés

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