Nutrition Préventive - Isio 4

Nutrition et prévention : Actualités scientifiques Tais-toi et mange !

Tais-toi et mange !

C’est le titre choisi par l’OCHA pour son colloque du 22 novembre dernier sur les inquiétudes et mouvements « anti ». De fait, la tentation est grande d’utiliser cette injonction tant l’alimentation fait débat ces derniers temps. Les inquiétudes alimentaires se pérennisent depuis 2009 et les mouvements « anti » appellent au rejet de nombreux aliments (viandes, huile de palme, sucres, lait, aliments industriels…).

Pour nous aider à comprendre ces phénomènes, l’OCHA a invité des chercheurs en nutrition, des sociologues, des représentants d’interprofessions, des prospectivistes et des journalistes à discuter de la place des scientifiques et de l’expertise, du rôle des médias et des attentes de la société afin de distinguer les préoccupations réelles de celles qui sont supposées.

Les résultats d’une étude menée par l’OCHA et le CREDOC sous la direction de Jean-Pierre Poulain sur les signaux d’inquiétude ont servi de préambule au colloque. Cette enquête, réalisée en 2016 (Ocha-Certop-Credoc) fait suite à deux autres enquêtes réalisées avec la même méthodologie en 2009 (enquête DGAL) et en 2013 (Baromètre de l’alimentation Ministère de l’Agriculture- Credoc). « Il s’agit de s’intéresser aux signaux faibles et de repérer les acteurs concernés avant leur diffusion vers les médias et le grand public », indique Jean-Pierre Poulain. Car « il est possible, pour qui sait entendre et interpréter les signaux faibles de voir venir les crises assez longtemps à l’avance et s’y préparer ».

Les principaux résultats de ces enquêtes révèlent ainsi que depuis 2009, les inquiétudes augmentent atteignant leur maximum en 2013 au moment de la crise des lasagnes à la viande de cheval (à la place du bœuf). « Cette crise est emblématique, car elle démontre qu’une crise peut avoir une dimension autre que sanitaire ou sans risque, puisqu’en l’occurrence, il s’agissait seulement d’une tromperie engendrant une crise de confiance ». En 2016, les inquiétudes générales semblent avoir diminué. Toutefois, leur nature a changé. La critique s’intensifie vis-à-vis du modèle de production agricole qui utilise la “chimie” et les biotechnologies. Ainsi, 65% des français expriment une inquiétude vis-à-vis de la présence de produits nocifs (pesticides, polluants, engrais chimiques) dans les fruits et légumes, 46% sur la présence de produits chimiques (pollution, métaux lourds) dans les poissons et 31% sur la présence de polluants (pesticides, traitements des sols, OGM) dans les produits céréaliers. Plus globalement, l’industrialisation est lue de plus en plus négativement. La question des additifs et conservateurs dans les produits industriels inquiète 36% des français. La composition des produits transformés en inquiète 30%. Enfin, alors qu’en 2009, le premier facteur d’inquiétude pour les viandes était l’alimentation animale, en 2016, c’est le bien-être animal qui prime (32.6%). Et cette inquiétude s’étend aux poissons (22%) et aux produits laitiers (8%). Si l’on regroupe l’ensemble des facteurs d’inquiétude pour tous les produits, 4 principales inquiétudes apparaissent : les produits chimiques et polluants comptent pour 59.2% de l’ensemble des inquiétudes, la qualité sanitaire et nutritionnelle pour 27.1%, les caractéristiques des produits pour 22.4% et le bien-être et l’alimentation animale pour 18.5%. Par ailleurs, 34% des inquiets cumulent plus de 10 sujets d’inquiétudes toutes catégories confondues.

Que faire de ces données ? « Cette enquête nous montre que ces inquiétudes sont légitimes. Elles ne doivent pas être considérées comme le fait de minorités ou de ″bobos″ », selon Jean-Pierre Poulain. « Elles doivent nous aider à la co-construction d’un consensus et à la reconstruction de la relation entre les acteurs des filières et les consommateurs. » Mais avant d’y répondre, il faut hiérarchiser les inquiétudes. « L’expertise scientifique a toute sa place pour cela et elle doit traiter les controverses au même titre que les autres sujets scientifiques ». Quant à la réponse, elle devra intégrer des informations sur l’origine des produits, les modes de production, leur composition et leurs caractéristiques. « Les consommateurs sont en attente de transparence, d’explication et veulent que l’on replace les produits au centre des discours des filières ».  Enfin, pour le sociologue, il faut abandonner l’idée que l’on peut restaurer une confiance. « L’inquiétude alimentaire est constante. On ne s’en débarrassera pas, il faut la gérer et la reconstruire en permanence », prévient-il.

Pour Nicoletta Diasio, l’alimentation est un nouveau champ de bataille, un terrain de recomposition et de mise en scène de conflits qui émergent partout en Europe. « Par l’alimentation, des figures de la dissidence et de la résistance se donnent à voir : dans les choix des aliments à évincer, dans le regard porté sur les filières de production, dans les parcours d’approvisionnement, dans les modalités de consommation et les pratiques de santé », indique-t-elle. Ces nouveaux rapports à l’alimentation ne peuvent pas être considérés sans prendre en compte le corps. « A l’heure des conflits à distance et des achats sur internet, le corps n’est pas passé de mode. On assiste même à une revanche de la chair », commente-t-elle. Ce corps est le lieu d’expression de la personne singulière autant qu’un objet de gouvernement et de régulation. « Son importance est centrale dans la manière d’affirmer son identité ». C’est aussi la première figure du conflit entre l’individu et l’environnement, l’ennemi de l’intérieur et le mangeur. Avec les régimes d’éviction, il est soumis à un « rite de purification pour résoudre les tensions d’un système en guerre avec lui-même ». « Si on observe un retour du corps sur la scène sociale, cela ne signifie pas un retour à la nature. L’individu est centré sur la transformation de soi dans le sens d’un devenir et d’une temporalité longue ». L’élargissement progressif des choix individuels, l’extension du champ de lutte et la diversification des modalités de l’engagement, visent, pour elle, à recomposer autrement la double préoccupation de préserver la liberté des sujets et de réactiver le conflit via la relation sociale.

Enfin, Olivier Lepiller revient sur les critiques faites à l’alimentation industrielle et les réponses faites à ces critiques. Pour lui, il existe un hiatus entre les critiques formulées par les consommateurs vis-à-vis de l’alimentation industrielle et la réponse de l’industrie agroalimentaire. Tandis que les réponses sont souvent centrées sur l’affirmation d’une maitrise scientifique et technique (des risques sanitaires, des process, de la naturalité, de la dimension santé) apparaissant comme « monolithiques », les critiques sont, elles, de plus en plus complexes et agrégées. « C’est le système dans son ensemble qui est critiqué ». La critique prend une dimension plus globale et politique, agrégeant le toxicologique (l’industrie empoisonne), le politique et le moral (exploitation animale), l’écologique (l’industrie pollue) et la diététique (elle détraque les régulations métaboliques). On observe une polarisation croissante entre deux types de systèmes alimentaires : celui qui est respectueux de la nature et celui qui procède de l’industrie. Pour le sociologue, ce qui est en jeu est la relation nourri-nourricier, relation fondamentalement asymétrique. C’est bien plus qu’un échange argent-bien. « Le mangeur est obligé de faire confiance à celui qui le nourrit. Face à des mangeurs éclectiques, il faut réfléchir aux conditions pour qu’un monde alimentaire commun et pluraliste fonctionne ». Les consommateurs doivent pouvoir participer, délibérer et co-produire avec l’industrie agroalimentaire.

« Mieux informé grâce à la digitalisation de l’information et plus éduqué, le consommateur est aussi un faiseur d’opinion », prévient Pascale Hebel. « Et il n’est plus une catégorie homogène », ajoute Sandrine Barrey.

Aux acteurs des filières de faire l’effort de s’y adapter.

Tais-toi et mange ! Colloque OCHA 22 novembre 2016 Institut Pasteur, Paris. www.lemangeur-ocha.com

C. Costa, Cahiers de nutrition et de diététique, 2017, 52, p 6, © Société Française de Nutrition / Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés

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